C’est normal ! (partie 2) et si la normalité n’existait pas?

September 9, 2017
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(This article was originally published at Statistics – Freakonometrics, and syndicated at StatsBlogs.)

Avec un peu de retard, je vais tenter de poursuivre le billet sur la normalité, mis en ligne en avril dernier. Mon point de départ reprenait une discussion autour de la « moyenne » comme outil central pour définir la norme, ainsi que des idées que l’on peut retrouver dans le livre de Todd Rose, The End of Averages. Pour compléter mon précédant billet, je pourrais reprendre un exemple mentionné dans ce livre, revenant sur des problèmes rencontrés par l’Armée Américaine dans les années 1950. Lors de la conception des postes de pilotage des avions de chasse, les ingénieurs avaient utilisé les dimensions de plus de 4000 pilotes pour positionner de manière optimale le siège par rapport aux pédales, le manche à balai, la hauteur du pare-brise, mais aussi la forme du siège, du casque, etc. Ces mesures ont permis de calculer les mensurations du pilote « médian » dans une dizaine de dimensions. Par exemple la taille moyenne des pilotes était de 179cm, ce qui a permis de définir la taille d’un pilote moyen entre 175 et 185cm. Si une majorité des pilotes est de taille moyenne, parmi les 4000 pilotes, aucun (parmi les 4000 !) n’était « moyen » dans toutes les dimensions. Comme l’affirmait Daniels (1952), « concevoir un poste de pilotage pour le pilote moyen revenait en fait à n’en concevoir pour aucun ». Je faisais ensuite le lien avec le concept de malédiction de la dimension. Mais je voulais revenir aujourd’hui sur le sens (plus philosophique) de la « normalité ».

De la normalité statistique à la norme, de la régularité à la règle

D’un point de vue empirique, descriptif, être dans la norme, ne signifie rien d’autre qu’être dans la moyenne, ne pas se détacher trop de cette moyenne. On aura alors tendance à définir la norme comme la fréquence de ce qui se produit le plus souvent, comme l’attitude la plus fréquemment rencontrée ou de la préférence la plus régulièrement manifestée. Mais cette normalité n’est pas la normativité, et « être dans la norme », être exemplaire, relève alors d’une dimension différente, qui se rattache cette fois non plus à une description du réel mais à une identification de ce vers quoi il doit tendre. On passe donc du registre de l’être à celui du devoir-être, du « is » au « ought » pour reprendre la terminologie de Hume (1739). Il est en effet difficile d’envisager le modèle (ou la normalité) sans glisser vers ce second sens qu’on peut trouver au concept de norme, et qui déploie quant à lui une dimension à proprement parler normative. Cette vision mène à une confusion entre normes et lois, même si toute la normativité n’est pas épuisée par les lois. Hume constate ainsi que, dans tous les systèmes de morale, les auteurs passent de constat de faits, c’est-à-dire énonciatifs de type « il y a », à des propositions qui comportent une expression normative, comme « il faut », « on doit ». Ce que Hume conteste, c’est le passage d’un type d’affirmation à un autre : pour lui, ce sont là deux types d’énoncés qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, et qu’on ne peut donc pas enchaîner logiquement les uns avec les autres, en particulier d’une norme empirique vers une règle normative. Pour Hume, une affirmation qui ne serait pas normatives ne peut pas donner lieu à une conclusion de type normatif. Cette affirmation de Hume a suscité nombre de commentaires et d’interprétations, en particulier parce qu’énoncé telle quel, elle semble être un obstacle à toute tentative de naturalisation de la morale (comme le détaillent Mc Intyre (1959) ou Rescher (1990)). En ce sens, on trouve la distinction forte entre la norme dans la régularité (normalité) et la règle (normativité).

Les lois statistiques, du micro au macro

La loi statistique relève de ce qui est « est » parce qu’on l’a observé ainsi (par exemple « les hommes sont plus grands que les chiens »). La loi humaine (divine, ou judiciaire) relève de ce qui est « est » parce qu’on l’a décrété, et donc « doit être » (« les hommes sont libres et égaux » ou « l’homme est bon »). Enfin, la loi physique relève de ce qui « est » parce qu’on peut le montrer (« les planètes sont attirées entre eux »), souvent dans le cadre d’hypothèses. On voit que les trois concepts peuvent être liés. Par exemple la « loi de Kepler » a été établie historiquement à l’aide d’observations (et rentrait historiquement dans la première catégorie), avant d’être démontrée dans le cadre du modèle Copernicien (et de passer alors dans la troisième). On peut d’ailleurs associer un concept d’équilibre à cette loi, cette « norme ». Toutefois, comme le souligne Hilpinen (1971), les lois probabilistes posent toutefois bon nombre de questions, il suffit de penser aux lancers de dés, ou aux attentes : que signifie « il est normal d’attendre 5 minutes le bus à l’arrêt », ou plus dérangeant d’un point de vue éthique, « il est normal qu’une personne placée en détention provisoire soit emprisonnée 18 mois » ?

On peut voir la « norme » comme une régularité de cas, observée à l’aide de fréquences (ou de moyennes), par exemple, sur la taille des individus, la durée du sommeil, autrement dit des données qui constituent la description d’individus. Les données anthropométriques ont ainsi permis de définir par exemple une taille moyenne des individus dans une population donnée, en fonction de leur âge ; par rapport à cette taille moyenne, un écart de 20% en plus ou en moins détermine le gigantisme ou le nanisme. Si l’on pense aux accidents de la route, il peut être considéré comme « anormal » d’avoir un accident de la route une année donné, à un niveau individuel (micro), car la majorité des conducteurs n’ont pas d’accident. Néanmoins, du point de vue de l’assureur (macro), la norme est que 10 % des conducteurs aient un accident. Il serait donc anormal que personne n’ait d’accident. C’est l’argument que l’on retrouve dans Durkheim (1897). De l’acte singulier qu’est le suicide, s’il est considéré du point de vue de l’individu qui le commet, Durkheim tente de le voir comme un acte social, relevant alors d’une réelle régularité, au sein d’une société donnée. Dès lors, le suicide devient, selon Durkheim, un phénomène « normal ». Les statistiques permettent alors de quantifier la tendance au suicide dans une société donnée, dès lors que l’on observe non plus l’irrégularité qui apparaît dans la singularité d’une histoire individuelle, mais une « normalité sociale » du suicide.

Norme, convention et aspects éthiques

Si on prend un point de vue évolutionniste, ce qui est « normal » est ce qui est le plus capable de s’adapter, de répondre aux besoins, de fournir un modèle pour la résolution des situations (la nature faisant disparaître l’anormalité), et la normalité tend vers la normativité, et il devient difficile de faire la distinction entre les deux aspects. En fait, David Hume aborde ce point dans l’exemple bien connu des rameurs, qui montent dans le même bateau pour traverser un fleuve et qui rament en cadence (cet exemple est longuement discuté dans Mackie (1980)). Les deux rameurs ajustent peu à peu leurs coups de rame, l’un par rapport à l’autre, et il n’est pas nécessaire d’obtenir un accord explicite (qui formulerait la « norme ») qu’ils respecteraient. La loi, qui consiste à imposer une norme peut être utile en cas de conflit (si un des rameurs refuse de ramer, ou deux rameurs de capacités physiques très différentes), mais bien souvent, il n’est pas nécessaire de formuler explicitement cette norme inhérente à leur conduite. L’observateur extérieur observera une régularité (lorsque le rythme de croisière sera atteinte) qu’il pourra modéliser, mais ce rythme « normal » observé n’est pas forcément imposé par une loi. Dans le cas de rameurs, on retrouve la notion d’équilibre évoquée précédemment. Construire un modèle, c’est extraire le signal du bruit (pour reprendre la distinction de Silver (2015)), c’est chercher une norme, au sens statistique. Mais cela va plus loin s’il l’on construit un modèle prédictif, la réalité devant alors se conformer au modèle, comme l’espèrent souvent les économètres (et autre modélisateurs).



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